Editorial

L'amour (du cinéma)
au temps du corona

Yann Tobin

Depuis un an, l’actualité sanitaire contraint votre revue préférée à naviguer à vue. J’ai bien écrit un an et non pas dix mois, car le numéro de mars de Positif s’élabore et se rédige courant janvier et se boucle dès les premiers jours de février pour passer à la mise en pages et à la fabrication. Le décalage avec l’actualité est donc de plus d’un mois, ce qui, dans des conditions « normales », demande une organisation certes rigoureuse, mais relativement routinière : le décalage d’une date de sortie, par exemple, peut nous obliger à réaménager  quelques pages dans l’urgence.
La configuration est tout autre depuis l’épidémie de Covid-19. Depuis douze mois, nous jonglons avec l’actualité qui a bouleversé  notre vie quotidienne et nos pratiques culturelles, mais aussi bien sûr le cinéma qui nous anime et dicte notre sommaire : certains films dont nous avons parlé mettront des moisé à atteindre les salles. Notre priorité absolue est de continuer à paraître sans interruption : dans l’économie  fragile  de notre publication, la non-parution d’un numéro équivaut à un suicide. Nous mesurons la chance que nous avons d’être soutenus par des éditeurs solides indéfectiblement  confiants, l’Institut Lumière  et Actes  Sud, de ne dépendre d’aucun groupe de presse ni de gros annonceurs, et d’avoir pu compter sur la fidélité de notre lectorat. Mais il ne faut pas non plus oublier que les pages de la revue sont étroitement liées à des partenaires aujourd’hui fragilisés  voire contraints à l’inactivité : ceux qui font les films et, plus directement  encore, ceux qui les montrent, notamment  les distributeurs  et les programmateurs  de festivals, ainsi que leurs attachés  de presse – ceux qui nous permettent de découvrir les œuvres et de rencontrer les créateurs. Tout cet « écosystème » a été mis sens dessus dessous par la pandémie, et il faudra des mois pour en faire le bilan, en évaluer les conséquences, en tirer les enseignements  : nous avons prévu de le faire quand les événements se seront apaisés et que la réflexion sera à l’ordre du jour. Lorsque nous avons analysé la façon dont l’histoire du cinéma avait traité des épidémies, dans notre dossier d’octobre (no 716), nous pensions déjà faire œuvre de rétrospective, pas de prolongement de l’actualité !
Cela dit, le hasard ou la conjoncture peuvent aussi être à l’origine d’une cohérence inattendue. Une grande part de nos choix éditoriaux, ce mois-ci, concernent ce qu’il était naguère convenu d’appeler le « bloc de l’Est ». Il en ressort  que, derrière  cette  unité géopolitique  d’une autre époque, se manifestent les identités et les profils les plus divers dans leur singularité, issus de Tchéquie (Forman), de Slovaquie (Otrochovsky, le réalisateur des Séminaristes), de Pologne (Polanski), de Serbie (le regretté Paskaljevic), de Croatie (Pavlovic, le réalisateur de Mère et fille), d’Arménie (Pelechian)… En saluant la mémoire de notre confrère Philippe Haudiquet, c’est aussi à un spécialiste des cinématographies d’Europe orientale que nous rendons hommage, en particulier de Pologne et de Hongrie. De fait, c’est le cinéaste magyar Kornél Mundruczó qui fait ce mois-ci  la couverture, pour son premier film anglophone  mis en ligne en janvier : Pieces of a Woman. Nous nous souvenons encore de la révélation que fut, en 2005, la projection à Cannes de son deuxième long métrage Johanna, saisissant  film-opéra  transposant dans la Hongrie contemporaine le mythe de Jeanne d’Arc, lequel n’est jamais sorti dans nos salles… Son réalisateur justifie d’être aujourd’hui diffusé sur une plateforme numérique, quinze ans et cinq films plus tard, par une volonté de toucher enfin un plus large public. Il en résulte la première couverture de Positif (et, espérons-le,  la dernière) sur un film qui n’a pas été projeté au cinéma… On notera que dans le même film, le prégénérique – qui dure plus d’une demi-heure – contient deux plans-séquences inoubliables, comme pour valider la pertinence de notre dossier consacré à l’art du plan-séquence, second volet.