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Editorial

De l'Inde aux West Inddies

Michel Ciment

L’histoire  est  connue : en 1492, Christophe Colomb tenta de trouver une voie maritime vers l’Inde. Il fut détrompé en débarquant dans l’archipel des Caraïbes. Ces nouvelles terres furent désignées par les Anglo-Saxons comme les West Indies, les Indes occidentales. Les circonstances ont voulu que notre dossier, depuis longtemps mûri, sur l’Inde vue par les cinéastes étrangers, américains, anglais, français, allemands, italiens, coïncide avec la déferlante Steve McQueen et son exceptionnelle pentalogie Small Axe, où l’auteur de Hunger raconte, en cinq longs métrages autonomes, la vie des Antillais, principalement Jamaïcains, à Londres, vers la fin du XXe siècle. Dans ces temps de couvre-feu et de confinements, c’est encore une plateforme, Salto, qui nous fait découvrir ces merveilles. McQueen, originaire de la communauté noire des Caraïbes, témoigne ici d’un monde qu’il a bien connu.
L’Empire britannique, sur lequel le soleil ne se couchait jamais, disaient fièrement les Anglais, a, de la même manière, nourri l’inspiration d’écrivains comme Michael Ondaatje, V.S. Naipaul ou Hanif Kureishi, issus de minorités ethniques et sensibles aux rapports entre les communautés, à la présence du racisme et aux problèmes sociaux. Mais c’est toute la littérature anglaise du XXe siècle qui, plus qu’aucune autre, a permis de mieux comprendre le monde, du colonialisme aux conflits ethniques, de la Seconde Guerre mondiale à la guerre froide, du terrorisme au totalitarisme et à l’impérialisme. Kipling, les deux Lawrence, Somerset Maugham, E. M. Forster, Graham Greene, Huxley, Orwell, Le Carré et, avant eux, Conrad, le premier, comme l’a montré Maya Jasanoff dans son magistral ouvrage Le Monde selon Joseph Conrad (Albin Michel), où l’auteur de Nostromo se révèle prophétiquement comme un des meilleurs analystes des problématiques du monde moderne.
Autour de ces deux grands ensembles, nous invitons nos lecteurs à entreprendre un petit tour du monde cinématographique. En revenant d’abord en Inde, avec l’hommage que rend le réalisateur bengali Mrinal Sen à la trilogie d’Apu, de son compatriote Satyajit Ray, et un portrait de Soumitra Chatterjee, récemment disparu et qui fut l’acteur fétiche de Ray. L’édition DVD nous permet de redécouvrir deux maîtres du cinéma japonais : Ozu (en couleurs), et Shinoda (Silence). La grande rétrospective de la Cinémathèque française des « Pionnières du cinéma soviétique » nous fait pénétrer dans une terra incognita si l’on songe que le nouveau livre de Véronique Le Bris au titre abusif, 100 Grands Films de réalisatrices (Arte éditions), ne comporte que quatre cinéastes russes ou ukrainiennes. Nul doute que dans une nouvelle édition ne figure l’américaine Chloé Zhao, Lion d’or à Venise pour Nomadland, que nous rencontrons pour la deuxième fois.
On savait l’admiration réciproque que se portaient le Suédois Bergman et l’Italien Fellini, si éloignés apparemment dans leurs préoccupations. Une longue étude dans ces pages corrige en partie ce point de vue en pointant les convergences entre les deux artistes. Pour conclure, deux autres monuments, Méliès et Chaplin. Si Lyon avec son Institut Lumière possédait son musée consacré aux fondateurs du cinéma, c’est à Paris, dans la Cinémathèque française, que l’on découvrira, dès son ouverture, le richissime musée Méliès qu’accompagne un ouvrage somptueux de Laurent Mannoni. Les témoignages qu’il rassemble le confirment, les réalisateurs américains sont plus sensibles à l’imaginaire de Méliès, les Français, davantage enclins au réalisme, étant le plus souvent des enfants des Lumière. Et Chaplin, qui a inspiré un beau documentaire récent ? On le classerait plus volontiers chez les réalistes si un de ses meilleurs connaisseurs, Adolphe Nysenholc, n’avait mis en valeur dans son nouveau livre le rôle du rêve dans son œuvre. L’histoire du cinéma ne cesse ainsi d’opérer des renouvellements, comme nous essayons d’y contribuer chaque mois.